Conseil européen : interview de Jean-Louis Bourlanges dans Les Echos

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La panne politique en Allemagne où Angela Merkel négocie sa future coalition ne compromet-elle pas toute avancée en Europe dans les mois qui viennent ?

Il est certain que les choses vont aller lentement. D'abord parce qu'elles vont toujours lentement en Europe. Ensuite parce que effectivement, les Allemands n'auront clarifié leur situation intérieure qu'à la fin du premier trimestre 2018. Enfin, parce que beaucoup va dépendre des résultats des prochaines élections législatives en Italie. Autrement dit, l'équilibre entre Euro-sceptiques et Euro-fervents au sein du Conseil européen ne sera pas fixé avant la fin du mois d'avril.

Du coup, Emmanuel Macron risque de ne pas avoir grand-chose à « vendre » aux élections européennes du printemps 2019...

Ces délais ne devraient pas hypothéquer l'avenir. L'Europe est sortie de la zone de turbulences et des urgences grâce à la politique monétaire de Mario Draghi, au retour de la croissance et à la résistance politique au populisme aux Pays-Bas, en Autriche puis en France. A mon avis, les élections européennes se feront moins sur un bilan que sur un ordre du jour, un agenda, autour de la lutte contre le terrorisme, l'affirmation d'une capacité militaire, un renforcement de la gouvernance de la zone euro et de la politique migratoire. La refondation de l'Europe sera un sucre lent...

Vous semblez très optimiste sur le retour de la confiance envers l'Europe...

Je crois aux cycles dans ce domaine. On est entré entre 1992 et 1995 dans un cycle eurosceptique et on en est sorti à la faveur de la crise de la zone euro et du retour de la menace géopolitique. Le point de retournement, selon moi, a été le référendum grec de juillet 2015 et le revirement de Tsipras qui a montré à tous les citoyens européens qu'il n'y avait pas d'alternative populiste à l'euro. Cela a déstabilisé Podemos en Espagne et depuis, même Berlusconi s'entraîne à jouer les bons apôtres européens. Cela ne veut pas dire que le populisme est mort. C'est même parce qu'il est puissant que les forces de la droite modérée et de la gauche modérée jugent un peu partout essentiel de travailler ensemble. On le voit en France, avec En Marche, en Allemagne avec l'inévitable « grande coalition » qui se profile entre conservateurs et sociaux-démocrates, en Espagne avec le consentement du parti socialiste au gouvernement Rajoy et en Italie avec une conjonction, encore incertaine, entre la gauche et les conservateurs.

Pensez-vous que la future grande coalition en Allemagne permettra à la chancelière de saisir la main tendue par Emmanuel Macron ?

Rien n'est écrit car la ferveur fait défaut. Le rapport à l'Europe n'est pas le même en France et en Allemagne. Chez nous, l'insatisfaction est de rigueur : l'Europe en fait toujours « trop » ou « trop peu ». L'Allemagne semble, quant à elle, attachée à l'Europe telle qu'elle est. Peu veulent retourner en arrière et peu veulent aller de l'avant. Merkel illustre bien cette réalité. Elle est satisfaite du statu quo et décidée à prendre ses responsabilités pour le préserver.

Elle se dit prête à aller un peu au-delà ...

Oui car l'Allemagne a pris conscience des bouleversements géopolitiques en cours. Les Allemands ont été traumatisés par l'hésitation du président Trump à protéger le continent européen, par l'explosion du Moyen-Orient, le terrorisme, les débordements migratoires et la prolifération nucléaire. Deux champs d'action devraient être labourés : le premier sur les migrations, la géopolitique, l'anti-terrorisme et l'action militaire ; le second sur l'union économique et le pilotage budgétaire de la zone euro, le combat pour la croissance et contre le chômage

Diriez-vous comme Jean-Claude Juncker à propos de la défense européenne que « la belle au bois dormant s'est réveillée » ? 

Le fait que 23 Etats s'associent à la coopération structurée sur la défense est très positif car cela montre que l'Union européenne veut prendre ses responsabilités en matière militaire. Cette coopération ne devrait toutefois associer que ceux qui veulent vraiment faire quelque chose ensemble. En matière d'engagement financier et politique, le contrat doit être plus exigeant vis-à-vis des partenaires volontaires. De plus, rien n'est résolu dans les rapports avec l'OTAN. Logiquement l'OTAN devrait assurer la protection et l'Europe la projection. Ce partage des rôles suppose toutefois une véritable révolution pour les Allemands et une visibilité retrouvée du côté américain. En outre, avec le Brexit l'Union perd l'une de ses principales forces de projection. Que se passera-t-il dans le cas d'une cyber-attaque massive sur un pays balte ? Que ferait l'OTAN ? que ferait L'Europe ? Rien n'est clair.

Sur le plan économique, pensez-vous que l'ambition du président Macron de créer un budget de la zone euro sera entendue ?

La balle est toujours dans le camp français : tant que nous n'aurons pas démontré notre capacité à maîtriser la dépense publique, nous aurons du mal à faire bouger l'Allemagne sur l'idée d'une Union des transferts. Je ne vois pas de percée à court terme en direction d'un budget de la zone euro. En revanche, sur le problème de la gestion commune, et non pas simplement coordonnée, des grands équilibres budgétaires, des progrès sont possibles. Il est souhaitable d'aller au-delà de ce que l'on appelle le « semestre européen » et de déterminer une politique commune à dix-neuf en lieu et place de dix-neuf politiques coordonnées à la marge. Cette harmonisation accrue permettrait d'introduire dans nos politiques une double flexibilité : la première dans le temps, en fonction du cycle, comme le prévoit déjà, depuis 2012, le traité sur la gouvernance et la seconde dans l'espace, avec une exigence de rigueur différenciée selon qu'un pays est plus ou moins déficitaire. Si on modifiait la gouvernance en introduisant « en même temps » plus de flexibilité et de convergence, donc plus de croissance, l'Europe cesserait d'apparaître comme une maison de redressement.

Emmanuel Macron se montre assez agressif vis-à-vis de la Pologne. N'est-ce pas contre-productif ?

Il y a, au centre et à l'est de l'Europe des pays qui posent un problème croissant de compatibilité avec les valeurs fondatrices de l'Union européenne. Celle-ci ne peut pas vivre avec des gouvernements qui tournent le dos aux principes fondamentaux qui sont ceux de nos sociétés. Mais les instruments de rétorsion existants sont trop radicaux pour être mis en oeuvre. Ca ne sert à rien de menacer « les déviants » de représailles imaginaires ou contre-productives. Il faut, en revanche, financer généreusement, dans le cadre financier pluri-annuel, les innovations prises par les Etats qui s'engagent clairement sur des objectifs précis, des efforts d'intégration et des procédures démocratiques. C'est vrai des politiques migratoires comme de la politique de défense et de sécurité. L'adoption du futur cadre financier pluri-annuel devra faire la part belle au principe de conditionnalité. L'Union ne peut pas être un distributeur automatique de billets de banque !

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