Grande audition sur le thème de l'Irak

Grande audition sur le thème de l'Irak

Grande audition sur le thème de l’Irak

Mercredi 23 janvier 2019, la Commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale, présidée par Marielle de Sarnez, a organisé une grande audition sur le thème de l'Irak, autour de deux thèmes : le sort des populations Yézidis et la culture et l'éducation comme enjeux majeur du développement de l'Irak.

Cette grande audition a réuni, autour des Commissaires des affaires étrangères, plusieurs acteurs et témoins irakiens, rencontrés il y a quelques semaines lors d'une visite sur le terrain de Marielle de Sarnez, accompagnée d'une délégation de parlementaires, en Irak et au notamment au Kurdistan :

  • Mme Vian Dakhil, ancienne députée au Conseil des représentants d’Irak, lauréate du prix Bruno Kreisky,
  • Mme Élise Boghossian, présidente fondatrice de EliseCare,
  • M. Ahmad Hassan Jarjisse, chef du département de français de l’Université de Mossoul
  • M. Fahad Sabah Mansoor Al-Gburi, co-fondateur du “Book Forum”.

"Le monde a besoin d’un Irak uni et réconcilié capable d’agir comme une puissance de stabilité au sein d’une région qui est en proie à de puissants antagonismes" 

Marielle de Sarnez


Propos liminaire de Marielle de Sarnez, Présidente de la Commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale :

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    « Un grand merci à toutes les personnes présentes dans cette salle Lamartine pour cette séance exceptionnelle de la commission des affaires étrangères sur la situation en Irak. Un grand merci tout particulièrement aux personnalités qui sont ici à ma droite, que nous sommes très heureux de revoir et d’accueillir. Nous avons décidé de tenir cette réunion à notre retour d’Irak, d’une délégation parlementaire que j’ai eu l’honneur de présider, avec Delphine O et Claude Goasguen, tant il nous est apparu que ce pays avait un besoin vital et urgent du soutien de la France et de la communauté internationale. Quinze ans après la chute de Saddam Hussein, un an et demi après la reprise de Mossoul, symbole de la victoire militaire contre Daech, l’Irak a retrouvé une stabilité politique avec un nouveau Président de la République, et un nouveau Premier ministre, et des relations apaisées, plus apaisées qu’hier en tout cas, entre Bagdad et le Kurdistan d’Irak. Mais le pays reste soumis à de très nombreuses tensions liées au triple défi de sa sécurisation, de sa reconstruction et de sa réconciliation nationale. Si Daech a été vaincu militairement, cette organisation demeure toujours une menace pour l’Irak, comme en témoignent les attentats meurtriers qui continuent aujourd’hui de frapper le pays. Grandes sont l’attente des populations et la pression sur le nouveau gouvernement pour obtenir des résultats rapides sur tous les fronts : le rétablissement des services publics et sociaux de base (je pense à l’eau, l’électricité, la santé, l’éducation..), la question de l’emploi, la sécurité des frontières, notamment celles avec la Syrie, la sécurité des territoires, la lutte contre la corruption et la réforme de la gouvernance. C’est cette stabilisation de l’Irak, cette sécurisation de ce pays, ce développement économique et social, qui seront demain les meilleurs garants pour une éradication durable de la menace terroriste. De surcroît, nous savons tous que l’Irak fait face à un contexte régional et international susceptible d’amplifier ses fragilités internes. Ainsi, la récente décision américaine de retrait de la Syrie augmente le risque d’une offensive turque dans le nord-est syrien, ce qui aurait, au milieu de multiples conséquences, pour conséquence immédiate un afflux massif de kurdes syriens en Irak. Le monde a besoin d’un Irak uni et réconcilié capable d’agir comme une puissance de stabilité au sein d’une région qui est en proie à de puissants antagonismes. La France a toujours été aux côtés de l’Irak par le passé, aujourd’hui, et elle doit continuer de l’être et à l’avenir. J’ai pu le constater lors de mon dernier déplacement en Irak avec JYLD, un accord cadre de partenariat stratégique franco-irakien est en cours de négociation et devrait être signé prochainement. D’ores et déjà, la France a consacré près de 60 millions d’euros de dons à l’Irak auxquels s’ajoute un prêt budgétaire de 430 millions d’euros, pour répondre d’une part aux besoins humanitaires et d’autre part pour le soutien à la réhabilitation des territoires libérés de l’emprise de Daech. Une priorité a été accordée à la ville de Mossoul avec, par exemple, la reconstruction de la faculté de médecine de l’Université de Ninive. Un comité de pilotage pour la reconstruction de l’Irak –et c’est une grande première !- qui permet de mobiliser largement les entreprises, les ONG, et l’ensemble des acteurs français en Irak. Les besoins de la reconstruction sont évalués à 88 milliards de dollars par les institutions internationales. Cette séance exceptionnelle sera consacrée à deux sujets : la question des minorités religieuses, en particulier aujourd’hui celle des yézidis, même si nous n’oublions pas les autres minorités religieuses. Et la question si importante du dialogue interculturel, prémices d’un dialogue national sans lequel rien ne pourra se faire. Les minorités religieuses ont toutes été l’objet des persécutions de Daech qui a voulu faire disparaître délibérément ces communautés du seul fait de leur appartenance ethnique ou religieuse, l’objectif étant de supprimer systématiquement toute forme de diversité culturelle au Moyen Orient. Les chrétiens, au nombre de 860 000 en 2014, ne représentent plus aujourd’hui qu’une communauté de 300 000 personnes, vivant désormais pour la plupart au Kurdistan. Comme nous l’a dit l’archevêque Petros Moshe, que nous avons rencontré à Qaraqosh, la totalité de la population chrétienne de la plaine de Ninive a été contrainte de fuir lorsque Daech s’est emparé de la région et beaucoup d’entre eux ont quitté définitivement l’Irak. Je vais laisser maintenant la parole à nos invités pour une dizaine de minutes maximum chacun afin que nous ayons ensuite le temps d’avoir un débat avec l’ensemble des commissaires ici présents. Chère Vian, vous avez été élue députée pour la province de Ninive au Conseil des représentants d’Irak lors des élections de mars 2010 et réélue en avril 2014. Vous étiez la seule représentante de la communauté yézidie au Parlement fédéral lors de la précédente législature. Chacun se souvient de votre discours du 5 août 2014 devant le Parlement de Bagdad au cours duquel vous avez imploré vos collègues d’agir contre les exactions et contre les massacres dont étaient victimes les Yézidis. Vous avez été blessée lors d’un accident d’hélicoptère au cours d’une mission d’aide aux yézidis assiégés dans la ville de Sinjar par Daech. Et vous continuez de « racheter » une à une les femmes encore prisonnières de Daech. Chère Elise, vous avez créé en 2002 une association dont l’objectif était de permettre l’accès aux soins en zone de guerre pour les populations civiles et les réfugiés. Cette association, Elisecare, prend en charge chaque année plus de 100 000 victimes du terrorisme en Irak et en Syrie et contribue à leur fournir un soutien psychologique. Les bénéficiaires en sont principalement les femmes et les enfants, victimes d’exploitation sexuelle, et enrôlés de force par les groupes armées terroristes. Merci pour ce que vous faites, merci d’être là, et merci de témoigner. Cher Ahmad, vous êtes le chef du département français de l’Université de Mossoul. On vous a vu dans cette université, au milieu d’un immense campus au centre de la ville, avec de nombreux bâtiments détruits, en particulier la bibliothèque de l’université. Vous étiez sur place lors de l’occupation de Daech. Et vous continuez de porter les couleurs de la francophonie au sein de cette ville blessée. Cher Fahad, La prise de Mossoul le 10 juin 2014 par Daech a profondément bouleversés votre vie. Vous deviez partir compléter votre formation d’ingénieur aux Etats Unis et êtes finalement resté à Mossoul. Vous avez créé avec un ami Harith Yasen Abdulqader, ici présent, ce qu’on pourrait appeler un café littéraire afin comme vous l’expliquez de contribuer « à la reconstruction des esprits et des mentalités », qui vous semble tout aussi importante que les reconstructions physiques. Votre objectif est de créer, par des évènements culturels, un espace de débats et d’échanges d’idées entre tous les mossouliotes, un espace de libertés. »

 

Synthèse vidéo de cette grande audition :

Vidéo complète de cette grande audition :

 


Dans le prolongement de cette grande audition, La Chaine Parlementaire a prolongé ces débats en consacrant sa soirée à la question du drame des femmes Yezidis, par l'interview de Marielle de Sarnez, la diffusion de deux documentaires et d'un débat.

Interview de Marielle de Sarnez par Myriam Encaoua dans l'émission Ca vous regarde :

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    Bienvenue sur ce plateau Marielle de Sarnez. Merci d’avoir accepté notre invitation. Vous présidez la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée nationale, vous revenez de Bagdad, où vous étiez aux côtés de Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères. Vous étiez en novembre à Mossoul, ainsi qu’à la frontière nord, au Kurdistan irakien, où vous avez rencontré ces femmes yézidies, ces femmes réfugiées. Cet après-midi, à l’Assemblée nationale il y avait une grande table ronde avec plusieurs témoignages. Dans quel état physique et psychologique sont-elles aujourd’hui ?

    C’était très important qu’on témoigne. J’ai donc invité Vian Dakhil, qui mène un combat formidable pour la libération de ces femmes. J’ai invité aussi Elise Boghossian, de l’ONG EliseCare, que j’avais rencontrée dans les camps de déplacés à Dohuk, au nord du Kurdistan irakien, la dernière fois que nous y sommes allés, fin novembre, et qui récupère des femmes… Vous imaginez l’état psychologique dans lequel vous êtes, quand vous avez vécu tout ce que vous avez vécu depuis cette nuit du 3 août 2014 où Daech est arrivé dans les monts du Sinjar où vivait toute cette communauté yézidie. Où les hommes ont été enlevés, tués. On a trouvé 71 charniers. Où les enfants, jeunes, petits, sont enlevés pour devenir des enfants soldats. Où les femmes sont kidnappées, maltraitées, et deviennent des esclaves sexuelles pendant des mois et des mois.

    Ces femmes ont vécu un enfer, on peut le dire ?

    Ce sont des drames abominables, et elles ont vraiment besoin, c’est ce que j’ai vu dans les camps où nous sommes allés, d’un soutien psychologique au quotidien, évidemment, et il faut que la France soit là.

    On va y revenir, évidemment, au rôle de la France et de la communauté internationale. Que sait-on des chiffres ? 6500 ont été kidnappées, la moitié a été libérée après la chute de Daech.

    Il y a aussi des femmes qui sont « rachetées », c’est-à-dire qu’elles sont vendues par les gens de Daech qui les possèdent, par les djihadistes. On parle de 20 000 dollars pour une femme. Quand nous sommes allés dans ce camp de déplacés, à Dohuk, avec Delphine O et Claude Goasguen de la commission des Affaires étrangères, nous sommes arrivés le jour où 70 femmes avaient été « rachetées », et elles venaient d’arriver. Vous imaginez évidemment l’état dans lequel elles étaient. Et nous avons des femmes qui sont encore aux mains de Daech. Beaucoup en Syrie, un peu en Irak, quelques-unes au nord du Kurdistan irakien, du côté de la Turquie. Moi, je pense qu’il faut une mobilisation internationale sur cette question, et qu’on ne peut pas imaginer qu’aujourd’hui, on ait encore environ 3000 femmes qui sont otages de Daech.

    Vous les soutenez pour que la qualification de « génocide » par la communauté internationale soit reconnue ?

    Bien sûr, c’est en cours de documentation, ça va être documenté, cas par cas. D’ailleurs, la communauté yézidie dit que c’est le 73ème génocide subi par leur communauté. Et puis Vian Dakhil a aussi parlé des minorités. Les minorités chrétiennes, nous sommes allés dans la plaine de Ninive et nous avons vu le patriarche, il y avait plusieurs centaines de milliers de chrétiens qui sont partis évidemment, quand Daech est arrivé, et qui ne sont pas revenus, qui sont aujourd’hui exilés dans un certain nombre de pays. Au fond, ce que Daech voulait, c’est éradiquer tout ce qui pouvait ressembler à une forme de diversité culturelle ou religieuse. C’est-à-dire ce qui est le plus précieux, au fond, de la vie humaine.

    C’est un peuple qui a toujours été persécuté ? Même avant Daech ?

    Oui, toujours, depuis très longtemps – c’est le 73ème génocide.

    Il y a aussi la question des bébés. Ces bébés qui sont nés de ces viols, de ces femmes, par les soldats de Daech. Que peut-on faire ?

    J’ai vu des enfants qui étaient dans ce cas-là. Qui ont vu, qui ont témoigné de violences, assisté à des violences terribles. Qui sont des enfants nés du viol de ces femmes. Qui deviennent, parce que leur père était un djihadiste, musulmans. Et qui sont donc difficilement acceptés dans leur communauté d’origine yézidie. Il faut soutenir tout ce qui se fait du point de vue humanitaire et du soutien psychologique. Il y a beaucoup d’enfants, on parle de 15 000 enfants des rues à Mossoul, qui sont des enfants qui n’ont plus de parents. La loi irakienne ne permet pas l’adoption quand on ne déclare pas la mort des parents – et évidemment, c’est un cas où il est difficile de le faire. C’est un combat qu’on doit mener. Donc j’ai souhaité aussi qu’on en parle. On a beaucoup parlé des femmes yézidies, et c’est très important de le faire. Le président de la République française a décidé d’en accueillir, certaines avec leur famille. 18 sont arrivées fin décembre avec leur famille, avec leurs enfants. Elles sont accueillies dans trois régions de France. Je suis allée leur rendre visite. Trois lieux où elles sont bien, où elles sont en sécurité, où les enfants vont apprendre le français. J’y suis allée la veille de la rentrée des classes des enfants. D’autres femmes viendront encore, avec leur famille, mais c’est très important de parler aussi des enfants, et des enfants qui sont orphelins, dans les orphelinats au Kurdistan, et il faut une mobilisation de la communauté internationale et de la France.

    Concrètement, qu’est-ce que vous attendez de la mobilisation, pour leur venir en aide ? C’est les accueillir, les prendre en charge, physiquement, médicalement ?

    On doit être à leurs côtés au plan humanitaire. Il y a des déplacés, des camps de déplacés, il faut vraiment qu’on puisse créer les conditions de retour, si possible, dans la province où ils habitaient, c’est-à-dire dans le Sinjar. Aujourd’hui cette partie-là de l’Irak n’est pas sécurisée. Donc la perspective même de retour n’existe pas. C’est très important qu’à Bagdad on soit conscient de cela, que la communauté internationale et que la France agissent pour la sécurisation de ces zones, qui étaient les zones où ils habitaient. Je pense au Sinjar pour les yézidies, je pense à la plaine de Ninive, et à Mossoul. C’est très important de reconstruire, de faire en sorte que dans ces régions d’Irak, ceux qui y étaient puissent revenir.

    Certaines d’entre elles sont des combattantes. Certaines ont combattu avec les Kurdes.

    Oui, bien sûr. Mais celles qui sont aujourd’hui dans les camps de déplacés sont des situations qui sont extrêmement difficiles et dures. Il y a tout un accompagnement psychologique, et d’ailleurs la France le fait, l’accompagnement de ces femmes yéziies, qui ont vécu ces abominations dont nous parlions.

    Je voudrais qu’on termine par cette question : la situation internationale dans la région. Ce sont aussi les attaques répétées de la Turquie contre les Kurdes, et forcément ces combattants qui ont largement contribué à vaincre Daech. Le tout, dans un contexte où Donald Trump a décidé de retirer ses troupes de Syrie. Que font la France et l’Europe ? Est-ce qu’on doit protéger les Kurdes ?

    Il y a une première urgence, en Irak, de la reconstruction de l’Irak, de la réconciliation de l’Irak. Daech a été vaincu militairement, mais Daech est toujours là. L’organisation est toujours là, sous cette forme ou sous d’autres formes. Des attentats ont lieu régulièrement. Donc on doit créer les conditions de la stabilisation, de la sécurisation, du développement social, du développement économique, dans cette région du monde, c’est absolument vital. On a besoin d’un Irak unifié, pacifié, réconcilié, stabilisé. Et vous me posiez une question sur les Kurdes. Vous parlez des Kurdes syriens ; ce ne sont pas les Kurdes irakiens. C’est évident que le désengagement américain annoncé comme ça, sans aucune concertation alors qu’ils étaient protecteurs des Kurdes dans la région du Rojava, du nord-est de la Syrie, c’est une très mauvaise nouvelle. On voit bien que le jeu turc arrive. Je pense que la France a un devoir, une obligation de vigilance pour ces Kurdes qui se sont battus, ne l’oublions pas, contre Daech.

    Merci infiniment Marielle de Sarnez d’être venue sur le plateau de LCP.

Replay de l'émission "Femmes yézidis, retour de l'enfer", sur LCP en cliquant sur l'image ci-dessous

 

 

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