"Nous vivons une décomposition des sociétés politiques" : interview de Jean-Louis Bourlanges dans Le Figaro

"Nous vivons une décomposition des sociétés politiques" : interview de Jean-Louis Bourlanges dans Le Figaro

« Nous vivons une décomposition des sociétés politiques » : interview de Jean-Louis Bourlanges dans Le Figaro

Retrouvez l'interview de Jean-Louis Bourlanges au journal Le Figaro, également disponible sur leur site internet.

Le Figaro - Que vous inspire la crise institutionnelle qu'a traversée l'Italie ?

Jean-Louis Bourlanges - L'Italie a toujours été, pour le meilleur et pour le pire, un lieu d'intense innovation politique. Au XXe siècle, les Italiens ont inventé le fascisme, la démocratie chrétienne, l'eurocommunisme et, avec Berlusconi et avant Trump, le populisme de milliardaire. Ce qui se passe au-delà des Alpes doit donc être pris très au sérieux. Il ne s'agit pas simplement de savoir si les Italiens sont satisfaits ou mécontents de la construction européenne, telle qu'elle piétine depuis plus de vingt ans. C'est une certaine idée de la démocratie qui est mise en cause par l'arrivée au pouvoir d'un parti d'extrême droite d'une incroyable violence verbale, la Lega. De plus, nous n'avons pas lieu d'être rassurés par l'alliance de celle-ci avec une formation politique, 5 Stelle, assez dérangée pour ériger en règle de conduite une absolue docilité aux humeurs changeantes de l'opinion et pousser donc à l'extrême le principe d'abdication populiste des dirigeants publics.

Le président de la République italienne a-t-il bien fait d'user de son pouvoir pour empêcher la nomination d'un ministre antieuro ?

Face à un tel séisme, le président Mattarella a, pour l'instant, su éviter deux écueils : la capitulation et la confrontation. Il a fait un juste usage de ses prérogatives constitutionnelles en refusant de nommer aux finances un naufrageur de l'euro car la sortie de l'euro n'avait pas été proposée pendant la campagne, mais il s'est bien gardé de jouer la crise, comme Mac Mahon au début de la IIIe République, face à des partis portés par le suffrage universel. Ce qui s'est engagé, c'est une guerre d'usure à l'issue très incertaine entre des raisonnables qui ne font pas vraiment rêver et des extravagants qui font vraiment peur.

Quelle est selon vous la cause principale du désamour des peuples envers l'Europe ?

« Les hommes font leur histoire , a dit le grand Marx, mais ne savent pas l'histoire qu'ils font. » C'est bien ce qui s'observe à propos de l'Europe. Les peuples mettent en cause les insuffisances de l'Europe mais ils sont peu clairs sur ce qu'ils en attendent. Ils dénoncent pêle-mêle le pouvoir excessif de l'Union, ses intrusions abusives dans la vie de chacun, son caractère technocratique, son manque de transparence, son nanisme politique, son cynisme et ses naïvetés. Ils oscillent en fait entre deux accusations contradictoires : l'Europe est toute-puissante, il en faudrait moins ; l'Europe est impuissante, il en faudrait plus. Il me semble que derrière cet acte d'accusation surabondant il y a un constat simple : l'Europe ne résout pas les problèmes car elle n'a ni les compétences politiques, ni les procédures institutionnelles, ni les ressources financières qui lui permettraient d'agir... On connaît le paradoxe attribué à Bossuet : « Dieu se moque des hommes qui maudissent les conséquences de ce dont ils chérissent les causes. » Les Européens ne pardonnent pas à l'Union de ne pas faire ce qu'ils ne lui donnent pas les moyens de faire !

Dès lors, comment convaincre les peuples de l'utilité de l'Union européenne ?

Il n'est pas très difficile de comprendre que les Européens ne tireront leur épingle du jeu dans le monde de demain qu'à la condition de parler d'une seule voix, de fédérer leurs moyens et d'unir leurs actions. S'ils ne le font pas, c'est parce que dans un monde qu'ils ressentent de plus en plus menaçant et de moins en moins prometteur ils ont spontanément tendance à se replier sur des communautés sans cesse plus étroites. L'instinct contredit le bon sens. Nous vivons une décomposition généralisée des sociétés politiques. Nous sommes engagés dans un processus de fragmentation, de balkanisation qui ne menace pas simplement l'Union mais emporte également les nations, les sociétés, les partis. « Small is beautiful » . Il est significatif d'observer outre-Manche le parallélisme du mouvement qui arrache le Royaume-Uni à l'Union européenne et retranche l'Écosse du Royaume-Uni. Le terme ultime de ce processus de décomposition identitariste, c'est le « zadisme » , la transformation d'un carré de légumes en fort Chabrol ! Faire l'Europe dans ces conditions n'est pas chose facile.

La vague populiste ne rend-elle pas obsolète le projet exprimé par Emmanuel Macron de redonner souffle au projet européen ?

Il me semble que le projet européen traditionnel est plus que jamais fragilisé par une ambiguïté constitutive : s'agit-il, comme Jean Monnet, figure historique de la Société des Nations, semble en avoir eu la tentation, de préfigurer avec l'Union une cité universelle, unissant le genre humain sur des principes onusiens - le culte de la paix, des valeurs de libre circulation et de mixité des populations ? S'agit-il plutôt, comme en rêvaient Robert Schuman et Konrad Adenauer, de redonner force, vigueur et influence à une civilisation historique qui était en 1914 la première au monde et qui n'était plus rien en 1945 ? En somme, l'Union a-t-elle été inventée pour surmonter une altérité ou pour exprimer une identité ? Ces deux projets sont connexes car l'Europe historique est pétrie de valeurs universelles et ne saurait s'en couper sans se renier. Ils ont cheminé ensemble dans l'Europe néocarolingienne de la guerre froide. Ils n'en restent pas moins très dissemblables car ils posent différemment la question du rapport au même et à l'autre, question devenue incontournable avec les vagues migratoires massives actuelles. Les Européens auraient dû arbitrer entre ces deux vocations à la fin du siècle dernier, quand l'espace européen s'est ouvert sur le monde. Or ils ne l'ont pas fait et nous payons aujourd'hui cette carence au prix fort. Ce refus de choisir, que je dénonce depuis vingt ans sans grand succès, alimente le reflux identitariste des peuples qui ne trouvent pas au niveau de l'Union une expression appropriée de leurs particularités historiques, culturelles, sociales et politiques d'Européens. Il faut faire au plus vite cet arbitrage trop longtemps différé et dégager des orientations politiques - en matière de défense, de migration, de démographie, de commerce et d'innovation - propres à le matérialiser.

Pour Emmanuel Macron, c'est là qu'est le défi à relever : opérer une synthèse inédite entre l'universalité de nos valeurs et la particularité de notre destin. On ne relancera pas l'Europe sur des projets concrets, comme on le réclame à juste titre, si l'on ne prend pas soin de répondre à trois questions de fond : qui ? quoi ? comment ? Qui a vocation à faire partie de l'Union ? C'est la question des frontières. Que voulons nous faire ensemble et continuer de faire séparément ? Quel modèle doit-on imaginer pour associer démocratiquement et efficacement des peuples distincts à une action commune ? Pour relancer l'Europe, il faut penser avant d'agir. Toujours Sieyès doit précéder Mirabeau !

Trouvez-vous judicieuse l'expression « démocraties illibérales » ?

Assumer l'héritage historique de l'Europe, ce n'est pas ressusciter l'Europe de l'entre-deux-guerres et réhabiliter la mémoire du régent Horthy. L'Europe d'aujourd'hui est hantée par deux spectres : la « démocratie illibérale » , qui est la tentation des pauvres, de ceux qui ont peur de tout, et le libéralisme non démocratique, qui est la tentation des riches, de ceux qui se moquent de tout. Il est vital que nous repoussions cette double tentation et que nous assumions pleinement cette part de notre histoire qui a fait de nous les inventeurs de la démocratie libérale. C'est seulement en restant fidèles au meilleur de notre passé que nous construirons un avenir habitable.

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