Politique européenne : interview de Jean-Louis Bourlanges dans Le Figaro

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De l'Acropole à la Sorbonne, Emmanuel Macron tente de restaurer la construction européenne comme perspective politique. Que vous inspire sa démarche ?

Emmanuel Macron a trois fois raison de mettre l'ambition européenne au cœur de son projet politique. Il a raison historiquement car il est devenu clair que, même si nous n'aimons pas l'Europe telle qu'elle se fait, les peuples européens ne pourront relever les défis qui leur sont lancés au XXIe siècle sur le plan économique, géopolitique, démographique ou écologique, qu'à la condition de le faire ensemble. Il a raison politiquement car seule une authentique ambition commune peut donner à nos concitoyens le désir d'adhérer à l'idée européenne. Depuis vingt ans, l'Europe est une voiture arrêtée ; contrairement à ce que pense mon ami Hubert Védrine, ce n'est pas en leur proposant de faire une pause qu'on donnera aux gens l'envie de rester à bord! Il a raison diplomatiquement car, au moment où l'Allemagne traverse un épisode complexe, il est utile que ceux de nos voisins qui croient à la construction européenne - plus de deux électeurs sur trois - comprennent qu'ils ne sont pas seuls à y croire et qu'ils ne peuvent se mettre en queue de convoi.

Pour comprendre notre situation vis-à-vis de l'Allemagne, il faut voir que Français et Allemands ont opéré ces derniers mois un double renversement: il y a un an, le parti de l'Europe était uni en Allemagne au sein de la Grande Coalition et divisée en France sous l'effet du partage droite-gauche. Aujourd'hui, c'est l'inverse: il est donc normal que la coalition des Européens de la droite et de la gauche modérées qui sont au pouvoir chez nous fasse la course en tête face aux proeuropéens désormais divisés de la droite et de la gauche allemandes.

La vision s'accompagne d'un catalogue impressionnant de mesures. Macron veut-il peser par ces propositions sur la nouvelle coalition allemande ?

Emmanuel Macron a mis sur la table tout ce qu'on pouvait trouver comme projets européens dans les tiroirs de l'État, de l'Union européenne et du mouvement associatif. Je suis un peu trop cartésien pour ne pas être gêné par cette profusion et intimidé par cet embarras de richesses. Sans doute ai-je tort - je suis un homme du vieux monde - de toujours vouloir classer, hiérarchiser, sélectionner. Nous vivons une époque étrange dans laquelle le progrès vient de l'accumulation des signes et des émotions plutôt que de la détermination d'une «ligne claire». Je crains toutefois que nombre de ses propositions ne soient pas suffisamment élaborées, calibrées, expliquées, mûries et négociées pour ne pas risquer de mourir au champ d'honneur des bonnes idées fracassées.

Les Allemands sont-ils prêts au fédéralisme que Macron appelle de ses vœux ?

C'est aller un peu vite en besogne que de prétendre que le projet présidentiel est d'essence fédéraliste. Pour deux raisons. D'abord parce que certaines de ces propositions - je pense au projet d'un nouveau traité de l'Élysée - relèvent du bilatéralisme gaulliste le plus traditionnel. D'autre part, parce que le fédéralisme lui-même est un pavillon qui couvre les marchandises les plus diverses et les plus mal comprises. Combien de nos concitoyens savent que l'Union européenne n'est certes pas un État fédéral (puisque le niveau central ne dispose pas de la «compétence de la compétence») mais qu'elle est depuis le premier jour une organisation fédérale?

Je trouve, mais là aussi mon souci de cohérence intellectuelle fait de moi un homme du passé, que, plutôt que de faire une conférence participative dans laquelle n'importe qui dit n'importe quoi, il serait nécessaire - c'est une idée proche d'une proposition de Jean-Claude Juncker - de réfléchir ensemble dans le cadre d'une convention interparlementaire au concept de démocratie plurinationale et d'en tirer les modifications institutionnelles qui s'imposent. On y découvrirait sans doute que l'Europe gagnerait à s'inspirer, comme les États-Unis, de l'héritage de Montesquieu, et non, comme la France, de celui de Rousseau. Ces débats fondamentaux n'ont pas la cote dans l'opinion aujourd'hui et pourtant c'est, très largement, l'indétermination et la confusion des concepts qui expliquent et nourrissent le scepticisme sur l'Europe.

Comment accorder les désirs de 27 pays ?

Le problème pour tous les Européens - Allemands, Européens de l'Est, Français etc. -, c'est de se mettre d'accord sur une règle du jeu claire. Les Européens ont été jusqu'à présent incapables de répondre avec simplicité et clarté à trois questions élémentaires: Qui? Quoi? Comment? Qui a vocation à devenir membre de l'Union et sur quels critères? Quelles compétences politiques doivent être exercées ensemble et séparément? Quelles règles du jeu doivent s'appliquer aux décisions de l'Union pour les rendre efficaces et démocratiques? Emmanuel Macron a rappelé fortement l'importance des valeurs démocratiques comme critère d'adhésion. Il faudrait ajouter, comme à l'époque de Jean Monnet, l'acceptation d'un transfert communautaire, c'est-à-dire fédéral, des compétences exercées en commun. Il faut sortir du flou actuel afin que chacun sache qui fait quoi et à quel niveau. Je ne sens pas toutefois les Européens prêts à cet exercice de clarification. D'où la stratégie macronienne de saturation de l'espace politique par une flopée de propositions plus ou moins articulées.

L'Europe souveraine comme forme politique contre le vieil État-nation : est-ce le véritable nouveau clivage ?

L'Europe souveraine, c'est le type même d'expression qui embrouille plus qu'elle ne clarifie. Il faut assurément construire un pouvoir européen et un pouvoir fort. Ne confondons pas toutefois pouvoir et souveraineté. La souveraineté, c'est un pouvoir qui n'est lié que par lui-même. Elle appartient à une entité, un État par exemple, qui dispose de «la compétence de la compétence». Le pouvoir européen a été, est et restera longtemps encore le produit d'un contrat de type fédéral passé entre des États souverains. D'ailleurs, quand on le lit attentivement, on s'aperçoit qu'Emmanuel Macron ne dit pas autre chose. L'Europe a trop souffert des manipulations de vocabulaire - songeons à l'utilisation abusive du terme de «constitution» en 2005 - pour ne pas faire sien le conseil de Paul Valéry: «De deux mots, il faut choisir le moindre.»

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